![]() Homepage eBook Readers eBook Resources PDA Resources Book/Magazin Shop Travelling to Europe? Check out our german partnersite Travina, with local info... |
Order this and 12,000 more free eBooks on DVD/CD as PDF, Microsoft Reader, etc.
http://www.blackmask.com
Les auteurs qui ont écrit l'histoire de Genève au XVIIIe siècle n'ont consacré qu'un très petit nombre de pages aux rapports que Voltaire soutint durant vingt-cinq années avec la population protestante de ce pays. J'ai voulu combler cette lacune et décrire les relations de divers genres que les amis du christianisme à Genève durent soutenir avec le philosophe de Ferney.
Pour recomposer cette période historique, je me suis servi de la Correspondance générale de Voltaire. Mais, à ces lettres connues du public, j'ai ajouté un grand nombre de documents inédits et de brochures contemporaines, enfouies aujourd'hui dans les bibliothèques d'antiquaires. En voici la liste, et je prie les personnes qui me les ont communiquées de recevoir ici l'expression de ma sincère reconnaissance.
De Mme Strekeisen-Moultou. Lettres inédites de Voltaire à son grandpère, le ministre Moultou, au sujet des persécutions religieuses et de la liberté de pensée.
De M. le Dr Coindet. Lettres inédites de Voltaire et brochures contemporaines.
De M. le pasteur Vaucher-Mouchon. Correspondance hebdomadaire entre M. Mouchon de Genève et son frère Pierre Mouchon, pasteur à Bâle.
De M. Vernes-Prescott. Mémoires manuscrits et souvenirs du pasteur Jacob Vernes, son aïeul.
Notes de M. le pasteur Gaberel père, recueillies dans les conversations de M. de Roches, professeur de théologie (1794).
Lettres de Charles Bonnet, collationnées par M. Edouard Humbert, professeur d'esthétique à Genève.
Collections de brochures religieuses et politiques, communiquées par MM. Lullin-Dunant, Gaullieur, professeur, Pictet-de la Rive, professeur, Chaponnière, docteur, et Gustave Moynier.
Anecdotes communiquées par MM. Picot, professeur, Edouard Mallet, Pictet de Sergy, Alphonse de Candolle, professeur, L'hardi, doyen de Neuchâtel.
Extraits des registres des Conseils, du Consistoire et de la Vénérable Compagnie des Pasteurs de Genève (de 1754 à 1778).
Lettres concernant la mort de Voltaire. Extraits de la collection Tronchin, que je dois à l'obligeance de M. le professeur Edmond Scherer.
Lettres et Mémoires du professeur Jacob Vernet. Après avoir extrait de ces documents les faits qui m'ont paru offrir le plus d'intérêt, j'ai donné, durant l'hiver de 1856, un cours public sur les rapports de Voltaire avec les Genevois.
Ce travail livré à l'impression a rencontré beaucoup de bienveillance, et la première édition étant épuisée, M. Cherbuliez en publie une seconde où nous avons fait quelques changements autorisés par des documents récemment venus à notre connaissance.
Genève, 7 octobre 1856.
***
Genève et la philosophie du XVIIIe siècle. — Raisons qui déterminèrent Voltaire à choisir la vallée du Léman pour sa demeure définitive.
Lorsqu'un peuple adopte un principe généreux, il doit s'attendre infailliblement à susciter une lutte acharnée de la part des adversaires de cette idée. Genève a fait une rude expérience de cette vérité. Au XVIe siècle, notre ville entreprit de protéger la liberté de conscience telle qu'elle pouvait être comprise à cette époque, en même temps que la foi chrétienne réformée devenue celle de ses enfants. Une aussi noble mission, dont l'ultramontanisme saisit dès l'abord la vaste portée, ligua contre elle de redoutables ennemis. Rome, Madrid et Turin voulurent détruire une cité qui, sans territoire, sans richesses, sans armée, osait défendre avec succès les principes de la réforme et ses soldats persécutés (1).
[(1) Les correspondances diplomatiques échangées au XVIIe siècle entre Rome, Madrid et Turin, établissent ce fait d'une manière évidente: il fallait à tout prix que Genève, refuge de l'hérésie, fût convertie ou détruite.]
Cette lutte dura plus de deux siècles. Aussi lorsque vers l'année 1760, les philosophes français proclamèrent la doctrine de la tolérance religieuse. Genève s'associa de coeur au mouvement qu'ils déterminèrent, et se réjouit de voir son plus précieux privilége s'étendre sur les nations voisines. Toutefois cet accord entre les libres penseurs français et la cité de Calvin ne put être complet, car Genève, en repoussant le despotisme romain, avait toujours entendu garder la foi chrétienne dans son intégrité, tandis que les philosophes voulaient envelopper dans la même ruine le fanatisme religieux et la religion elle-même. Genève fut donc obligée de séparer sa cause de celle des hommes qui refusaient à la Divinité toute part dans le gouvernement du monde, et proclamaient qu'en morale la liberté pour chacun de faire ce que bon lui semble est la règle unique de la conscience humaine. Grâce à sa puissante organisation religieuse, notre cité fut longtemps préservée de l'incrédulité française; elle sut déployer contre ces doctrines nouvelles l'énergie qu'elle avait manifestée autrefois envers les vieilles superstitions romaines. Les magistrats, les savants et les pasteurs genevois s'unirent étroitement pour préserver leur ville d'un matérialisme grossier, et leurs efforts furent couronnés de succès positifs. Mais la position des amis du christianisme devint bien difficile à Genève, lorsqu'en 1755 Voltaire résolut de se fixer dans la vallée du Léman.
Le philosophe, devenu vieux, désirait trouver le calme et l'indépendance sur la terre classique du protestantisme, mais son esprit essentiellement dominateur voulut bientôt imposer ses vues et ses tendances aux hommes qui lui donnaient l'hospitalité. Il forma le plan de transformer Genève à l'image de la société française, et, durant vingt années, il multiplia ses efforts et ses travaux, afin, disait-il, « de pervertir cette cité pédante qui conservait un bon souvenir de ses réformateurs, se soumettait aux lois tyranniques de Calvin et croyait à la parole de ses prédicants. »
Voltaire avait soixante et un ans lorsqu'il choisit la Suisse romande pour y venir établir sa demeure. A cette époque, sa gloire remplissait le monde entier, son esprit ne connaissait pas de rival, et comme poëte il était arrivé à se faire placer par ses contemporains bien près de Corneille et de Racine. Une faveur, fort rare au commencement du XVIIIe siècle, s'attachait à sa personne: il avait maintes fois, dans ses poésies et dans ses drames, attaqué le fanatisme, et les Français qui acceptaient sans remords le sanglant souvenir de la Saint-Barthélemy, et qui n'éprouvaient que la plus tranquille indifférence pour les derniers bannissements de la Révocation ou les massacres du Désert, applaudissaient à ces beaux vers dans lesquels Voltaire flétrissait la tyrannie religieuse, et sentaient quelques idées vagues de tolérance se glisser et germer dans leurs coeurs.
Néanmoins, en même temps, Voltaire se faisait d'ardents ennemis, ses adversaires multiplièrent leurs efforts pour lui nuire et malheureusement, ce qui rendit les attaques plausibles, c'est qu'il ne sut ou ne voulut point séparer l'Evangile, des crimes commis par les passions humaines armées en son nom. En effet Voltaire confondit toujours la loi de Jésus-Christ avec les misères de la superstition et les cruautés du fanatisme, et cette erreur, involontaire ou raisonnée, lui aliéna les hommes sincèrement religieux; toutefois, ceux qui crièrent le plus fort furent les gens qui faisaient de dévotion métier et marchandise, et qui cherchèrent à venger leur cause personnelle et leur domination temporelle fort compromises par les attaques du philosophe satirique. Ces dévots adversaires étaient si puissants à Paris, que malgré les triomphes intellectuels de Voltaire malgré l'enthousiasme universel excité par la Henriade, Mérope, Zaïre et Mahomet, lorsqu'en 1746 il fut question de recevoir le grand poëte à l'Académie française, ses partisans durent amadouer le parti des jésuites, et Voltaire lui-même dut écrire une lettre où il protestait de son respect envers la religion en général et de son attachement pour les jésuites en particulier. Le philosophe Condorcet, qui approuve toutes les actions de Voltaire, ne peut s'empêcher de dire que, malgré l'adresse avec laquelle sont ménagées les expressions dans cette lettre, il eût mieux valu renoncer à l'Académie que d'avoir la faiblesse de l'écrire. Il est vrai de dire que ces sortes de palinodies ne coûtaient guère au philosophe, et nous aurons plus loin plus d'une occasion de le montrer à nos lecteurs.
Bientôt après sa réception à l'Académie française, Voltaire se rendit en Prusse, sur l'invitation pressante de Frédéric le Grand. Il y resta jusqu'en 1753: à cette époque, il fut obligé de quitter Berlin, où un plus long séjour lui était devenu impossible par suite de son inépuisable malice; Frédéric lui-même était outré de plaisanteries par trop acérées à l'endroit de ses royales poésies. Peu soucieux de revenir en France, où il savait que ses ennemis ne manqueraient pas de l'entourer d'intrigues et d'embarras de tout genre, sachant d'ailleurs que l'impression de ses ouvrages s'exécuterait difficilement à Paris, il songeait déjà à la Suisse, lorsqu'il fut visité, à Colmar, par Gabriel Cramer, libraire genevois, qui lui proposa de publier à Genève quelques-uns de ses travaux. — « Vous êtes imprimeur? lui dit Voltaire dans sa première visite, — je vous aurais pris pour un maréchal de camp, » et tout de suite il se prit d'une vive affection pour ce libraire d'apparence si distinguée. Fortifié encore dans sa première idée par les encouragements d'un Vaudois, M. de Polier, le poëte philosophe vint faire d'abord quelque séjour à Pragins, puis, en 1755, il résolut de partager son temps entre Lausanne et Genève. Les registres du Conseil genevois portent en date du 1er février 1755: « On a lu une lettre de M. de Voltaire adressée à noble Tronchin, par laquelle il prie (1) Messieurs de lui permettre d'habiter le territoire de la république, alléguant l'état de santé et la nécessité où il est de se rapprocher de son médecin, spectable Tronchin: l'avis a été de permettre audit sieur de Voltaire d'habiter le territoire de la République sous le bon plaisir de la seigneurie. »
[(1) Terme honorifique s'adressant aux magistrats de Genève.]
VOLTAIRE A LAUSANNE
Voltaire à Lausanne. — Sa description du pays. — La comédie à Montrion. — Ses rapports avec les baillis bernois. — Voltaire et Haller. — Voltaire et M. Bertrand. — M. Polier et l'Encyclopédie. — Raisons qui engagèrent Voltaire à quitter le pays de Vaud.
Les catholiques ne pouvant, à l'époque dont nous parlons, acquérir des propriétés à Genève, un négociant fort connu de notre ville, M. Labat, acheta le plateau de Saint-Jean pour le compte de Voltaire, et celui-ci s'empressa d'y construire une somptueuse demeure. En attendant qu'elle fût prête, il acquit à Montrion, près d'Ouchy, une maison d'hiver; en outre, il acheta un magnifique hôtel à Lausanne, rue du Grand-Chêne, no 6; enfin il fit l'acquisition de deux terres en France, dans le voisinage immédiat de la frontière genevoise, l'une à Ferney, l'autre à Tournay (Pregny). Voici comment Voltaire s'exprime au sujet de ces propriétés:
« Toutes ces résidences me sont nécessaires. Je suis charmé de passer facilement d'une frontière à l'autre: si je n'étais que Genevois, je dépendrais trop de Genève; si je n'étais que Français, je dépendrais trop de la France. Je me suis fait une destinée à moi tout seul: j'ai un drôle de petit royaume dans un vallon suisse. Je suis comme le Vieux de la Montagne: avec mes quatre propriétés je suis sur mes quatre pattes; Montrion est ma petite cabine, mon palais d'hiver à l'abri du cruel vent du nord; puis je me suis arrangé une maison à Lausanne, on l'appellerait palais en Italie, jugez-en: quinze croisées donnent sur le lac, à droite, à gauche et par devant; cent jardins sont au-dessous de mon jardin, le bleu miroir du lac les baigne; je vois toute la Savoie au delà de cette petite a mer, et, par delà la Savoie, les Alpes, qui s'élèvent a en amphithéâtre et sur lesquelles les rayons du soleil forment mille accidents de lumière... Je voudrais, dit-il à d'Alembert, je voudrais vous tenir dans cette demeure délicieuse: il n'y a point de plus bel aspect au monde, la pointe du Sérail à Constantinople n'a pas une plus belle vue... »
La vie matérielle n'était pas moins du goût de Voltaire, et tout en se lamentant, comme il le fit sans cesse, de n'avoir point d'estomac, il pouvait écrire à ses amis: « Allez, nous ne sommes pas bien à plaindre; nous avons le bon vin de la Côte, l'excellent vin de Lavaux, nous mangeons des gelinottes, des coqs de bruyère et des truites de vingt livres. »
Sous le rapport social enfin, Voltaire se montrait également satisfait du séjour de Lausanne. Il ne pouvait se passer d'un peu de philosophie et d'histrionage: entouré d'un cercle nombreux d'hommes de talent et de femmes d'esprit, il leur faisait jouer ses plus récentes créations théâtrales. Les trois pièces qui réussirent le mieux furent: Adélaïde du Guesclin, l'Enfant prodigue et Zaïre; aussi appelait-il ces drames: mes oiseaux du lac Léman. Les acteurs de la noblesse vaudoise lui semblaient parfaits et lui-même se regardait comme un tragédien sans rival: « Je joue le bonhomme Lusignan, et je vous avertis, sans vanité, que je suis le meilleur vieux fou qui soit dans une troupe. Nous avons un très-bel Orosmane, le fils du général de Constant, un Nérestan excellent, un joli théâtre, une assemblée qui fond en larmes; tout le monde joue avec chaleur. Vos acteurs de Paris sont à la glace. Les étrangers accourent de trente lieues à la ronde, et mon beau pays romand est devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût. On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on voyait jouer Zaïre à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris: on serait bien plus surpris de voir deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y en ait en Europe. Les acteurs se sont formés; ce sont des fruits que les Alpes et le Jura n'avaient point encore portés. César ne prévoyait pas, quand il vint ravager ce petit coin de terre, qu'on y aurait un jour plus d'esprit qu'à Rome. »
Avec le gouvernement bernois, alors maître du canton de Vaud, Voltaire était dans les meilleurs termes, bien qu'il ne se gênât nullement pour railler sans pitié la roideur et la tenue compassée des seigneurs baillis. Il se plaisait en particulier à raconter la conversation suivante: — « Eh! que diantre, Monsieur de Voltaire, lui disait un de ces hauts dignitaires, vous faites donc toujours tant de vers? A quoi bon, je vous prie? Tout cela ne mène à rien... Avec votre talent, vous pouviez cependant devenir quelque chose dans ce pays-ci... Voyez! moi, je suis bailli!... »
Si, au point de vue de la comédie et de la société, les choses marchaient au mieux selon les désirs de Voltaire, à celui de la philosophie, il éprouvait bien certains mécomptes: accoutumé à tout voir fléchir devant ses railleries, traitant les choses religieuses avec une déplorable légèreté, il rencontra chez plusieurs personnes de Lausanne des résistances qui le chagrinaient fort. Le grand Haller surtout lui causait une sorte de frayeur respectueuse: cet homme, unissant une piété profonde à un génie scientifique des plus étendus, lui semblait un phénomène inexplicable; il voulait à tout prix obtenir ses louanges, et le savant bernois conservait une haute franchise qui n'épargnait aucun travers. Un jour Haller vit représenter Zaïre, et comme les spectateurs enthousiasmés lui demandaient son opinion, il leur signala, sans se gêner, un défaut capital dans la pièce: Voltaire, cela ne pouvait manquer, fut instruit séance tenante de la critique du Bernois; sans la relever, il entama bientôt après un magnifique éloge de Haller. « — Eh! Monsieur de Voltaire, lui dit un auditeur, vous louez bien fort M. de Haller, qui parle de vous sur un ton tout différent! — Vous avez raison, mais il se peut bien, au fait, que nous nous trompions tous deux. »
Un autre savant bernois lui inspirait des sentiments très-mélangés; c'était M. Bertrand, pasteur à Yverdon. Tout en le respectant, il ne pouvait s'empêcher de le railler sans pitié, mais Voltaire n'avait pas toujours le meilleur rôle dans la dispute. Le monde savant était alors fort préoccupé de récentes observations faites sur les coquillages fossiles qui se trouvent à de grandes élévations sur les montagnes, et dans la présence desquels les géologues suisses voyaient la preuve de la dernière inondation ou déluge qui avait ravagé le globe. Voltaire se moqua à outrance de cette idée et déclara que ces coquillages avaient été certainement semés par les pèlerins qui traversaient les Alpes au moyen âge. M. Bertrand lui ayant montré l'absurdité d'une pareille supposition, le philosophe lui répondit: « Je crois que les Prussiens seraient plus capables de venir en France que les huîtres de Malabar d'être venues sur les Alpes... si les poissons des Indes étaient arrivés chez nous comme nos missionnaires vont chez eux, ils y auraient multiplié et on les trouverait ailleurs que sur nos montagnes. » Ces railleries cachaient mal le dépit de Voltaire, qui était véritablement malheureux lorsqu'il ne pouvait avoir raison des hommes sincèrement attachés aux idées religieuses.
Il eut du reste la satisfaction de pouvoir se dédommager amplement avec un des baillis: c'était celui de Lausanne, froissé de certains rapports qu'on lui faisait touchant des propos tenus par Voltaire, il alla le voir: « Monsieur de Voltaire, on dit que vous écrivez contre le bon Dieu... c'est mal, mais j'espère qu'il vous le pardonnera; on ajoute que vous déblatérez contre la religion... c'est fort mal encore... et contre Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même... c'est mal aussi; mais j'espère toutefois que lui aussi vous le pardonnera dans sa grande miséricorde. Mais, monsieur de Voltaire, gardez-vous bien d'écrire contre Leurs Excellences de Berne, nos souverains seigneurs, car vous pouvez bien compter que Leurs Excellences ne vous pardonneraient jamais!... » Lorsque Voltaire avait de nouveaux convives, il ne manquait pas de les régaler de cette anecdote.
Ces habitudes railleuses finirent par troubler son séjour à Lausanne; nombre de ses amis et de ses admirateurs furent blessés de quelques traits par trop rudes, et quelques-uns ne reparurent plus dans son salon. Un autre incident rendit sa position encore plus pénible. Il était lié depuis plusieurs années avec M. Polier de Bottens, père de Mlle Isabelle de Montolieu, et pasteur à Lausanne. Il le pria de faire pour l'Encyclopédie l'article Messie. M. Polier accepta, et Voltaire ne doutant pas apparemment que ce morceau ne fût dans le goût des incrédules, écrivit dans un mouvement de joie à d'Alembert: « Les lévites abandonnent l'arche, voici un travail d'un prêtre hérétique de mes amis. » Comme cet article contenait une description simple et positive de la personne de Jésus, envoyé divin, il ne plut guère à Messieurs de l'Encyclopédie, qui ne crurent pas toutefois devoir le refuser de la main de Voltaire, et l'article fut imprimé sans modification, bien que Voltaire eût écrit: « Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles. Il m'a donné un mémoire intitulé Liturgie que j'ai toutes les peines du monde à rendre chrétien. » Ce furent précisément ces peines prises par Voltaire qui commencèrent à le brouiller avec son ami: cette manière de christianiser ses écrits ne pouvait en effet plaire beaucoup à M. Polier. La rupture fut achevée par une autre circonstance qui fait peu d'honneur à Voltaire. On sait qu'un nommé Saurin, parent du célèbre prédicateur et pasteur à Berchier (canton de Vaud), s'enfuit de sa cure et vint à Paris, y fut converti par Bossuet et reçut de Louis XIV une pension de 1,500 livres; comme il était bon géomètre, on le fit entrer à l'Académie des sciences. Plus tard, des hommes impartiaux voulurent savoir la vérité touchant son histoire et les motifs de son changement de religion. Il fut prouvé par les registres de la classe des pasteurs d'Yverdon que ledit Saurin avait quitté son poste afin d'éviter une condamnation pour vol. M. Polier, sachant que Voltaire protégeait beaucoup Saurin, lui communiqua le procès-verbal établissant qu'un jour ce misérable, faisant une prière à la dame du château de Berchier, avait décousu et soustrait les galons d'or du fauteuil de la malade.
Voltaire feignit l'indignation, mais il déchira secrètement le document accusateur. Après la mort de Saurin, une discussion s'étant engagée à son sujet, M. Polier voulut recouvrer les pièces importantes du procès: Voltaire avoua qu'il les avait détruites, et M. Polier rompit toute relation avec le poëte.
Comme la famille Polier tenait un rang élevé dans Lausanne, cette rupture acheva de désorganiser le cercle de Voltaire; des paroles de mauvaise humeur éloignèrent plusieurs dames, et le philosophe, sentant décliner son influence, prit le parti de se défaire de ses propriétés dans le pays de Vaud et de se fixer définitivement à Genève et à Ferney.
Voltaire à Ferney. — Son genre de vie. — Sa passion de louanges — Les badauds de Genève. — Le curé de Saint-Claude. — Le quatrain de Guibert. — L'empereur Joseph II. — Le magnat hongrois. — Le peintre Huber. — Le quaker Claude Gay.
Voltaire avait acheté la terre de Tournai d'un magistrat de Dijon, le président De Brosses: la correspondance de ces deux personnages dévoile un côté bizarre du caractère du philosophe. Tout poëte qu'il était, Voltaire poussait l'esprit d'ordre jusqu'aux plus minutieux détails; il entendait à merveille les affaires d'intérêt, et soignait sa fortune comme un négociant consommé. 11 acquit Tournai par un marché à vie: la terre rapportant mille écus. Voltaire payait d'avance 24 ans d'intérêts, soit 72,000 francs, et le domaine lui appartenait jusqu'à sa mort; la spéculation était bonne pour l'acheteur, si son existence devait se prolonger au delà du terme de 24 ans. Or il se trouva qu'une forêt indiquée comme devant produire, à la première coupe, environ douze moules de bois, n'en fournit que trois: pour cette somme, s'élevant à peine à cent écus, Voltaire écrivit plus de quarante lettres au président, le chargea d'injures, et remplit sa correspondance générale de doléances à propos de ces bûches. Il avait du temps pour tout (1).
[(1) Une famille genevoise, dont l'aïeul était un des conseillers d'affaires de Voltaire, possède une collection de lettres autographes du poëte, où son aptitude aux petite démêlés et son âpreté vis-à-vis de ses voisins se dévoilent de la manière la plus curieuse.]
Une fois établi aux Délices et à Ferney, voici les habitudes intellectuelles qu'adopta Voltaire. Sa célébrité ayant promptement fixé l'attention universelle sur sa somptueuse retraite, elle vit affluer bientôt les plus illustres visiteurs. Voltaire se prétendait constamment malade; était-ce pour exciter l'intérêt, nous ne savons; mais nous pensons plutôt que c'était le stratagème à l'aide duquel il pouvait se ménager à volonté des heures de travail, puis étonner le monde par l'abondance des productions émanées d'une tête soi-disant affaiblie par la souffrance; cette petite santé était encore fort utile à Voltaire lorsqu'il voulait se dérober aux importuns: en tout cas, c'est un fait qu'elle ne l'empêchait point, selon Mallet-Butini, son ami et son voisin, de travailler quatorze heures par jour, et de regagner sur ses nuits le temps qu'il consacrait à la société. Son secrétaire, Wagnière, dormait dans un réduit au-dessus de sa chambre à coucher, et au moindre bruit descendait par une trappe écrire sous sa dictée. Pendant l'été, Voltaire composait en se promenant à l'ombre de ses charmilles; pendant l'hiver, il travaillait dans son lit.
A table, Voltaire faisait les honneurs de sa maison avec une politesse pleine de gaieté: le soir, au salon, il présidait le cercle, regardant le parquet tandis qu'il parlait, puis promenant soudain ses regards de flamme sur ses auditeurs, comme pour s'assurer qu'il était compris; survenait-il un importun, il prenait l'extérieur d'un vieillard maussade et moribond, et si l'étranger montrait qu'il n'était pas indigne d'entendre Voltaire, aussitôt reparaissaient son entrain et sa sérénité. L'esprit railleur du maître de la maison s'exerçait surtout contre ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire, ou le tort bien plus grave encore de blâmer ses écrits: pour eux il était sans pitié, usant de toutes armes, déchirant, calomniant, ne dédaignant même pas des injures qui ne se trouvent ordinairement que dans le langage des halles; plus d'une fois sa verve en ce genre jeta dans un grand embarras ses convives habituels. En effet Voltaire, qui publiait incognito des oeuvres fort licencieuses, pour mieux dissimuler sa paternité, mettait la conversation sur leur chapitre, les blâmant tout le premier: souvent ses interlocuteurs renchérissaient sur sa sévérité; puis les malheureux, pris au piège, se voyaient assaillis des plus piquantes plaisanteries, dont ils saisissaient trop tard le motif.
Voltaire aimait fort la louange, mais il voulait qu'elle fût exprimée en termes spirituels, ou parût au moins venir d'un sentiment sincère; toutefois ordinairement il contenait sa satisfaction, souvent même il prenait un malin plaisir à déconcerter ses admirateurs. Ainsi sa présence à Genève, où il se rendait toujours dans un carrosse attelé de quatre chevaux, ne manquait jamais d'occasionner beaucoup de rumeurs: une foule nombreuse se précipitait autour de la voiture jusqu'à gêner sa marche; on ne peut douter que cette manifestation ne flattât grandement celui qui en était l'objet, mais il n'en laissait rien voir. Ses visites les plus fréquentes avaient pour but le comptoir de MM. Macaire, banquiers, au bas de la Cité. Un jour, voyant les curieux entassés jusque sur les marches de cette maison ' il s'arrêta sur le seuil et s'écria d'une voix tonnante: « Qu'est-ce que vous voulez, badauds que vous êtes! voir un squelette?... Eh bien! en voilà un!... » Puis, écartant les revers de son habit, il exhiba un grand corps efflanqué, et remonta dans son carrosse, au bruit des applaudissements de la foule. — Plus tard, un bon curé de Saint-Claude vint à Ferney et désira lui être présenté: le brave homme expliqua à Mme Denis que, malgré son grand âge, il avait fait à pied cette longue route pour voir celui qui remplissait le monde de son nom. On le fit entrer: à la vue de Voltaire, le pauvre ecclésiastique demeure tout à fait interloqué et finit par balbutier timidement: « Monseigneur, quand je vous vois, je vois la grande chandelle qui éclaire l'univers. » — « Madame Denis, replique vivement le poëte, allez vite chercher des mouchettes. » Et à une dame qui l'avait interrompu pour lui dire: « Ah! Monsieur, vous avez bien travaillé pour la postérité! » — « Oui, Madame, j'ai planté quatre mille pieds d'arbres dans mon parc. »
La louange la plus extraordinaire et la plus scandaleuse qu'il ait eu l'occasion d'entendre lui fut administrée par Guibert, auteur d'une tragédie intitulée: le Connétable de Bourbon. Guibert avait passé huit jours à Ferney sans parvenir à voir le maître du logis: en partant il pria un domestique de remettre à Voltaire les vers suivants:
« Je croyais voir ici le vrai dieu du génie, L'entendre, lui parler, l'admirer en tout point; Mais, tout semblable au Christ en son Eucharistie, On le mange, on le boit et l'on ne le voit point. »
A peine Voltaire a lu, qu'il fait atteler son carrosse, court après Guibert, le rejoint, l'embrasse et le ramène: il le garda longtemps auprès de lui.
Cette soif d'admiration causa souvent d'amers désappointements au grand poëte; le plus cruel fut le procédé de Joseph II, empereur d'Autriche, fils de Marie-Thérèse. Ce jeune souverain devant parcourir la Suisse, sa mère lui avait expressément recommandé de visiter M. de Haller à Lausanne, mais d'éviter M. de Voltaire. Joseph II vint effectivement de Lausanne à Genève, sans se détourner à Versoix pour passer chez Voltaire, quoiqu'un poteau placé à l'angle du chemin portât en lettres énormes ROUTE DE FERNEY (1)
[(1) Dans une lettre à son ami Haller, Bonnet ajoute que Voltaire avait eu l'attention de faire enlever toutes les pierres sur la portion de route qui joint Versoix à Ferney.]
Voltaire avait calculé le moment où l'empereur d'Autriche devait arriver chez lui, et invita tous les habitants riches des environs pour assister à l'entrevue: il était lui-même au salon dans sa plus splendide toilette... Une heure, deux heures se passent... Point d'empereur. La conversation commençait à languir lorsque survient un ami venant de Genève et qui ne sachant pas le but de la réunion, dit dès l'abord: « Il y a bien du mouvement dans la ville: Joseph II vient d'arriver; tout le peuple est amassé devant son auberge; mais il part demain matin. » Chacun se regarda interdit, Voltaire sort à pas de loup; au bout de quelques instants, pâle, en robe de chambre et bonnet de nuit, on le voit entr'ouvrir la porte; puis d'une voix cassée: « Qu'est-ce que tous ces importuns font là? dit-il. « Ne laissera-t-on pas mourir en paix un pauvre vieux malade comme moi? »
Tout le monde n'était pas comme Joseph II, et l'empressement que mettaient certains étrangers à visiter Voltaire donna lieu souvent à des scènes plaisantes. Un jour un inconnu demande à le voir. — « Dites que je n'y suis pas. — Mais je l'entends, dit l'étranger. — Dites que je suis malade. — Je lui tâterai le pouls, a je suis du métier. — Dites que je suis mort. — Je l'enterrerai: ce ne sera pas le premier, je suis médecin. — Voilà un mortel bien opiniâtre... qu'il entre! Eh! Monsieur, vous me prenez donc pour une bête curieuse? — Oui, Monsieur, pour le phénix. — Eh bien, sachez donc qu'il en coûte douze sols pour me voir! — En voilà vingt-quatre et je reviendrai demain. » — Voltaire fut désarmé et combla son interlocuteur de politesses.
Les Genevois qui fréquentaient Voltaire étaient très scrupuleux sur le choix des personnes qu'ils présentaient à Ferney. Un magnat hongrois, homme de fort peu d'esprit, tourmentait ses relations pour en obtenir la faveur d'une visite. Afin de débarrasser leurs parents de ses obsessions, les jeunes Chauvet se chargèrent de satisfaire le magyar. Un soir, on le conduit à la campagne dans un carrosse fermé: les arrivants sont reçus par deux laquais à la livrée de Voltaire; l'étranger, introduit dans un salon où règne une clarté douteuse, distingue sur un sofa un vieillard enveloppé d'une robe de chambre et la figure abritée par une immense perruque, lequel toussant creux et parlant à demi-voix, reçoit l'étranger fort poliment, lui fait raconter ses voyages, lui débite quelques gaies anecdotes. Le magyar lui demande de si les papiers qu'il voit sur la table ne sont pas quelque chef-d'oeuvre nouveau. « Moins que rien..., un faible enfant de ma vieillesse!... une tragédie. — Peut-on en savoir le titre? — Oh! ma tragédie est un sujet cher aux enfants de Genève: c'est l'histoire du fameux Empro Giraud; les principaux personnages sont ses non moins célèbres compagnons, Carrain, Carreau, Dupuis, Simon, etc. (1) »
[(1) Ces mots forment un jeu familier aux écoliers genevois.]
Puis il déclame quelques vers du chef-d'oeuvre nouveau... La visite terminée, le Hongrois enthousiasmé mit une large offrande dans la main des laquais, frères et amis du pseudo-Voltaire; la mystification continua aux dépens du magyar, car avec son or ses perfides amis lui offrirent un souper où, devant un cercle nombreux, ils lui firent narrer son aventure dans tous ses détails. — Lorsque Voltaire apprit cette plaisanterie, il voulut voir son Sosie costumé et lui dit: « Je partagerais bien volontiers ma gloire avec vous, si vous vous chargiez de la moitié de mes admirateurs. »
Voltaire avait une grande répugnance à se laisser peindre, et gardait à ce sujet une sérieuse rancune contre le Genevois Huber, artiste distingué et homme de beaucoup d'esprit, qui savait en un instant croquer la physionomie du poëte. Il avait même imaginé une plaisanterie fort désagréable à Voltaire; il aplatissait un large morceau de mie de pain, et, le faisant mordre à son chien, il dirigeait si adroitement les dents de l'animal que le fragment qui lui restait entre les doigts représentait fidèlement le profil du philosophe de Ferney. Celui-ci finit cependant par prendre son parti des opérations du malicieux peintre et l'invita souvent à dîner., La scène suivante, qui se passa devant l'artiste genevois, lui fournit le sujet d'une de ses meilleures compositions.
Un quaker de Philadelphie, nommé Claude Gay, passa quelques jours à Genève: entendant vanter sa science et sa simplicité, Voltaire désira le voir; le quaker s'en défendit; enfin il accepta une invitation à dîner. Charmé d'abord de la belle et calme figure de son hôte, le philosophe se regarda bientôt comme piqué au jeu par sa sobriété; l'Américain le laissa rire avec le plus grand sang-froid. Puis la conversation tourna sur les premiers habitants de la terre et sur les patriarches, et Voltaire de lancer quelques épigrammes contre les preuves historiques de la révélation, Claude Gay discuta sans s'émouvoir: irrité par sa froideur, la vivacité de Voltaire devint de la colère, si bien qu'à la fin le quaker, se levant de table, lui dit: « Ami Voltaire, peut-être un jour tu entendras mieux ces choses: en attendant, trouve bien que je te quitte. Dieu te conserve et surtout te dirige... » puis il partit sans écouter aucune excuse, Voltaire, honteux de lui-même, prétexta un travail pressé et se retira dans son appartement. — Hubert dînait ce jour-là à Ferney: il esquissa la scène dont il n'avait rien perdu, mettant en opposition le calme du quaker et la violence du philosophe. Ce tableau, qui portait comme légende: les Adieux de Claude Gay, eut un succès des plus populaires.
BIENFAISANCE DE VOLTAIRE — VOLTAIRE ET LE CLERGE CATHOLIQUE
Bienfaisance de Voltaire. — Les agriculteurs de Ferney. — MM. De Prez de Crassier. — Les dragées d'Arnaud. — La malle de Thiriot. — Mlle Corneille. — Sévérité du clergé savoisien à l'égard de Voltaire. — Mahomet et les faucheurs. — Communion de Voltaire. — Son sermon dans l'église de Ferney. — Lettre de l'évêque d'Annecy. — Voltaire capucin. — Ferney décrit par un auteur ultramontain.
Voltaire avait un grand plaisir à faire du bien; il donnait beaucoup, faisait un noble usage de sa fortune (deux cent mille francs de rente), et ses générosités étaient rehaussées par des paroles et des procédés empreints d'une spirituelle délicatesse. Un jour on l'informa qu'un laboureur de Ferney était en prison pour une dette de 7,500 fr. Voltaire donna l'ordre de payer cette somme, et comme on lui représentait que ce pauvre homme n'ayant pour tout bien qu'une nombreuse famille, cet argent serait entièrement perdu: « Tant mieux, dit-il, on ne perd point quand on rend un père à sa famille, un citoyen à l'Etat. » — Une autre fois, une veuve des environs, mère de deux enfants, étant poursuivie par ses créanciers, eut recours à Voltaire, qui, non seulement lui prêta l'argent sans intérêt, mais encore l'aida à remettre son bien en valeur. Ce fonds étant plus tard vendu, Voltaire le racheta beaucoup plus cher qu'il ne valait réellement et remit la différence à la veuve. — Un habitant du village, qui lui devait 600 livres, perdit ses bestiaux: Voltaire lui envoya deux belles vaches et la quittance de sa dette. — Un agriculteur, ayant perdu un procès et se trouvant ruiné, alla trouver le seigneur de Ferney et lui conta ses malheurs: celui ci fit examiner son affaire par des légistes genevois, qui déclarèrent que la condamnation était injuste; lorsque le pauvre homme vint reprendre ses papiers, Voltaire les lui rendit, enveloppant une somme de mille écus, et lui dit: « Voilà, mon ami, de quoi réparer les torts de la justice. Un nouveau procès ne serait qu'un a tourment: ne plaidez plus, et si vous voulez vous établir sur mes terres, je m'occuperai de votre sort. » — Les jésuites d'Ornex voulaient agrandir leur territoire en acquérant à vil prix un bien de mineurs engagé pour 15,000 francs et valant quatre fois cette somme. La ruine des possesseurs, la famille De Prez de Crassier, était inévitable, lorsque Voltaire fournit les 15,000 livres pour dégager leur bien, et leurs affaires furent depuis si bien dirigées qu'à l'époque de l'expulsion de l'ordre des jésuites, ce furent précisément les De Prez qui purent acheter tous les immeubles de ces religieux.
C'était surtout quand il s'agissait d'hommes de lettres que Voltaire savait entourer ses dons de procédés qui ajoutaient encore au prix du service. Un auteur, Arnaud de Baculard, jeune homme fort pauvre, reçut de grosses sommes de la main du poëte, qui voulait l'encourager dans ses essais dramatiques. Lorsqu'il obtint ses premiers succès, il voulut rendre cet argent à son protecteur, qui le refusa en disant: « Un enfant ne rend pas les dragées que lui a données son père. » — Un M. Thiriot, qui avait été clerc de notaire avec lui, se trouvait dans une misère profonde: Voltaire le garda pendant un an à Ferney, puis il lui procura la place de correspondant littéraire du grand Frédéric; enfin, lorsque Thiriot le quitta, Voltaire, tout en l'aidant à faire sa malle, y glissa cinquante louis. — Le trait le plus remarquable de sa bienfaisance est du reste bien connu: on sait qu'il eut pour objet la nièce du grand Corneille, jeune personne fort pauvre. Voltaire la reçut à Ferney, l'adopta, soigna son éducation, et pour lui faire une dot convenable, il composa une édition des oeuvres de Corneille, accompagnée de remarques de sa main. Le livre se vendit 90,000 francs, et Mlle Corneille fut mariée à un M. Dupuis, du pays de Gex. Dans un moment d'embarras, le jeune ménage emprunta 12,000 francs à Voltaire: lors de la naissance du premier enfant, le bienfaiteur vint faire une visite à la jeune femme et laissa sur la table un beau vase d'argent dans laquelle se trouvait la quittance des 12,000 livres.
On sait enfin que Voltaire avait fait bâtir la presque totalité du village de Ferney et entretenait la prospérité chez les habitants, ses voisins, par le mouvement énorme d'étrangers qui affluaient pour le voir.
Malgré tous ces actes de bienfaisance, les attaques incessantes de Voltaire contre la religion soulevaient contre lui le clergé de la vallée, et souvent il put s'apercevoir de la méfiance antipathique que ce clergé inspirait à son égard aux habitants de la campagne: les curés savoyards surtout le représentaient comme l'Antechrist, et faisaient de sa personne, à leurs ouailles, des peintures effroyables, Tout impatienté qu'il était de ces bruits, Voltaire trouva plaisant de leur donner du corps: un jour que des ouvriers du Vuache fauchaient près du château de Ferney, il sort soudain de la charmille, revêtu du costume de Mahomet, et leur lance les imprécations du conquérant. Les pauvres Savoisiens s'enfuirent à toutes jambes,' et dès lors l'identité de Voltaire et de Satan fut très-solidement établie sur la rive gauche du Rhône. Toutefois cette antipathie alla si loin qu'elle lui devint absolument désagréable, et il ne craignit pas d'essayer de la conjurer en jouant, de sa personne, une impie comédie en deux actes: il communia dans l'église de Ferney, et se fit recevoir capucin.
Instruit que l'évêque d'Annecy faisait de sérieuses plaintes contre lui à la cour de France, pour détourner le coup, il décida de faire ses pâques à Ferney. La veille, il se confesse à ce père Adam, son aumônier, duquel il disait: « Il ne faut pas s'y tromper... ce n'est pas le premier homme du monde, », il signe une profession de foi des plus orthodoxes au point de vue romain, et le matin du jour de Pâques il se rend à l'église, accompagné des gens de sa maison, des paysans portant des hallebardes et des fusils, sans compter les tambours et les trompettes. La messe commence: Voltaire se présente à l'autel d'un air humilié et contrit, et reçoit la communion des mains du curé de la paroisse. Jusque-là tout allait bien, au moins au point de vue extérieur; mais voilà que le moment du prône arrive, le seigneur devance le prêtre, escalade la chaire et commence un sermon sur le vol; quelques jours auparavant on lui avait dérobé une vache: croyant découvrir son larron dans l'église, il l'apostrophe, l'engage à se réconcilier avec Dieu et l'exhorte à rendre grâces à la Providence de ce qu'il n'a pas été pendu; il l'engage enfin, si sa confession n'est pas faite encore, à venir au plus tôt la faire à son curé et à lui, M. de Voltaire, son seigneur. Malgré le respect qu'on avait pour lui, cette prédication parut un peu forte; le curé sortit brusquement du temple, une partie des paysans le suivit, et cette manifestation mit fin au scandale. L'évêque d'Annecy écrivit à ce sujet à Voltaire une lettre qui est un modèle de sagesse et de dignité: « Le temps presse, lui dit-il, un corps exténué et déjà abattu sous le poids des années vous avertit que vous approchez du terme où sont allés les hommes fameux qui vous ont précédé, et dont à peine aujourd'hui reste-t-il la mémoire; en se laissant éblouir par une gloire aussi frivole que fugitive, la plupart d'entre eux ont perdu de vue les biens immortels. Fasse le Ciel que, plus prudent et plus sage qu'eux, vous ne vous occupiez plus à l'avenir que de la recherche de ce bonheur souverain, qui seul peut remplir les désirs de l'homme fait à l'image de Dieu. » Cette lettre reçut la réponse suivante: « Ce n'est pas assez d'arracher ses vassaux aux horreurs de la pauvreté, de contribuer autant qu'on le peut à leur bonheur temporel; il faut encore les édifier, et il serait bien extraordinaire qu'un seigneur de paroisse ne pût faire dans l'église qu'il a bâtie ce que font tous les prétendus réformés dans leurs temples à leur manière. » Ce fut pour continuer cette mauvaise plaisanterie qu'il sollicita la faveur d'être admis dans l'ordre des capucins, au couvent de Gex; il se vanta d'avoir reçu de Rome la patente du général de l'ordre. Quand à Paris on apprend cette grosse nouvelle, on témoigne quelque incrédulité: « N'en riez point, écrit-il à la Harpe, je suis capucin, père temporel du couvent de Gex; j'ai le droit de porter l'habit et j'ai reçu la patente de notre révérend père le général d'Allambella. » A Madame de Choiseul il mande: « Je recevrai incessamment le cordon de saint François qui, je le crains, ne me rendra pas la vigueur de la jeunesse: en attendant, daignez agréer le respect paternel et les prières de frère François, capucin indigne. »
Le comte de Saint-Florentin, ministre de Louis XV, lui manda d'être plus circonspect à l'avenir, vu que le roi était très-mécontent de cette affaire; Voltaire lui répondit: « J'édifie les habitants de mes terres et de tous les environs en communiant. Le roi veut qu'on s'acquitte de ses devoirs religieux, non-seulement je les remplis, mais j'envoie régulièrement mes domestiques catholiques à l'église et les protestants au temple: je pensionne un maître d'école pour enseigner le catéchisme aux enfants; je fais lire publiquement les sermons de Massillon à mes repas. J'ai soin d'informer M. le curé des désordres de sa paroisse, quand je les apprends le premier; je l'invite à y mettre fin par ses remontrances et à inspirer le respect pour la religion et les moeurs. »
Pour résumer cette rapide et malheureusement bien incomplète esquisse du genre de vie adopté par Voltaire, noue citerons quelques lignes de M. Nicolardot, auteur ultramontain, qui a déployé la plus injuste sévérité à l'égard du grand poëte: sa description de Ferney n'en est que plus saillante. « La victoire, dit-il, le commerce et l'opulence ont eu leur métropole; Ferney fut pendant vingt années la capitale de l'esprit: tous les monarques s'empressèrent de reconnaître cette principauté, ils la saluèrent à l'envi comme la reine des peuples, le flambeau de la civilisation. Ce que le roi de la civilisation abhorrait, ils l'abhorraient; ce qu'il aimait, ils l'aimaient; ce qu'il aspirait à détruire, ils s'efforçaient de le détruire. Ils lui envoyaient des courriers presque toutes les semaines; ils donnèrent l'ordre à leurs ambassadeurs de respecter toutes ses fantaisies, de favoriser toutes ses entreprises, d'oublier toutes ses fautes. Les Parlements avaient brûlé d'envie de sévir contre la cour de Ferney, mais la cour de France laissait faire, L'évêque d'Annecy le menaçait de ses foudres, mais la ville aux sept collines, la ville du vicaire de Jésus-Christ tolérait ses insolences continuelles et ses injures grossières... Des flots d'étrangers y affluaient sans cesse, ducs, maréchaux, gentilshommes, académiciens, présidents, coudoyaient l'avocat, l'officier, le prêtre, le robin, le journaliste. Tout chemin conduisait à Ferney comme autrefois à Rome. Se proposait-on de parcourir Venise, Gênes, Florence, Naples, on passait par Ferney. Désirait-on baiser la mule du pape ou les pieds de l'impératrice de Russie, on traversait Ferney. Quel que fût le sujet du départ, amour, intrigue, affaires, guerre, persécution, plaisir, curiosité, santé, on faisait halte à Ferney. C'était la capitale autocratique de l'esprit dans un siècle où tout le monde se piquait d'avoir de l'esprit. »
Ainsi parle l'auteur ultramontain, et nous ajouterons qu'à une lieue de Ferney se trouvaient douze pasteurs huguenots et autant de magistrats religieux qui, considérant comme leur devoir de maintenir la foi chrétienne dans la conscience du peuple confié à leurs soins, ne craignirent pas de lutter pendant vingt années avec cette royauté si universellement reconnue de l'esprit et de l'irréligion. Ce sont les détails de cette lutte que nous devons maintenant essayer de retracer.
MOEURS ET USAGES GENEVOIS A L'ARRIVEE DE VOLTAIRE
Sous le rapport social et religieux, Genève était organisée de manière à présenter une vigoureuse résistance à l'invasion des nouvelles idées françaises. Quoique, au milieu du XVIIIe siècle, la législation de Calvin eût subi, cela va sans dire, de nombreuses modifications, néanmoins les principales dispositions de ce remarquable ensemble, organisé plus de deux siècles auparavant par la vigoureuse conception du réformateur, étaient encore pleinement appliquées et observées. Un coup d'oeil rétrospectif sur les lois ecclésiastiques de Genève est donc nécessaire pour l'intelligence de la période que nous avons à étudier.
Calvin, en établissant dans Genève la réforme religieuse, avait voulu la rendre sincère, complète et solide, en la plaçant sur sa véritable base, la réforme des moeurs publiques et privées. Suivant donc ce plan avec sa rigoureuse logique, à côté des modifications aux institutions religieuses, il créa tout un système parallèle d'ordonnances, destinées à atteindre et à régler la vie pratique, et frappées au coin d'une exemplaire austérité. Sous sa main puissante, la rigidité du législateur de Sparte, doublée de toute la sévérité morale du christianisme à son premier âge, formèrent, à côté de la constitution républicaine de Genève, un ensemble de lois aussi fondamentales pour ce petit pays, aussi constitutionnelles, en un mot, que sa constitution politique elle-même. C'est ainsi qu'en partant du principe, alors universellement adopté, de la religion d'Etat, Calvin fonda un Etat réellement chrétien, parce qu'il força, c'est le mot, chaque citoyen d'être chrétien. Ces lois, dites lois somptuaires, introduisaient une surveillance générale, accompagnée de l'action des tribunaux, dans les plus petits détails de la vie ordinaire; non-seulement, au point de vue social, elles punissaient par l'amende, l'exil ou la prison, les violations des commandements de Dieu, et par conséquent plus d'un délit que ne prévoit pas la législation civile, mais encore elles pénétraient fort avant dans l'existence privée: le logement, la nourriture, les vêtements, les divertissements, la dépense en général, étaient déterminés par des règlements inflexibles. Calvin avait cherché et obtenu, au moyen de la contrainte légale, ce que l'Evangile ne demande qu'au libre exercice de la volonté, et, pénétré des idées de son siècle, il ne croyait point avoir outre passé son mandat en infligeant des châtiments matériels pour des fautes que Dieu jugera sans doute, mais que les lois humaines doivent laisser dans le domaine de cette juridiction divine.
Du reste, si l'action du tribunal moral institué par Calvin, sous le nom de Consistoire, était rude à notre point de vue moderne, ce corps se montrait rigoureusement impartial, ne laissant aucune distinction entre les classes sociales, et censurant ou punissant avec une égale sévérité le premier magistrat et le plus mince bourgeois de millionnaire et le paysan, le chef militaire et le simple soldat.
Cette législation, qui obligeait les citoyens à la plus grande simplicité dans leur genre de vie et réduisait leurs dépenses au strict nécessaire, imprima au caractère genevois une austérité dont on ne retrouve guère l'équivalent que dans l'histoire de Lacédémone ou celle des premiers temps de la république romaine. A Genève, la journée commençait pour tout le monde à six heures en hiver et à quatre heures en été: nos ancêtres paraissent avoir été beaucoup moins sensibles au froid que leurs héritiers actuels, puisqu'un seul feu s'allumait dans chaque ménage quelle que fût la saison, celui de la cuisine; à peine, chez les familles riches une brazière se voyait-elle dans la chambre de réunion. On ne connaissait que les meubles de bois ordinaire. Des fenêtres hermétiquement fermées passaient pour un véritable luxe, et l'on s'inquiétait fort peu en général des larges ouvertures qui donnaient passage à la bise. Une grande frugalité s'observait dans les repas, et cette simplicité a survécu un certain temps au naufrage des vieilles coutumes de la Réformation, car la loi portant « de n'avoir sur la table, en jour ordinaire, que deux plats au plus, viande et légume, sans pâtisserie, » est encore de nos jours régulièrement observée dans un grand nombre de ménages genevois. La simplicité des moeurs allait plus loin encore: les habitudes du culte de famille, les conversations sans cesse tournées vers les sujets religieux avaient beaucoup rapproché les maîtres et les serviteurs; elles les réunissaient à la même table, et le plus souvent il n'y avait pas d'autre salle à manger que la cuisine; après les repas, la conversation entre voisins s'engageait dans les cours intérieures des maisons, que maintenant nous jugerions peu confortables pour un semblable usage.
A côté de cette austérité, en même temps morale et matérielle, trouvait place chez les Genevois, et c'est un caractère saillant de l'institution de Calvin, un large développement littéraire et intellectuel. Le collége, où tous les enfants s'instruisaient jusqu'à seize ans, avait considérablement élevé le niveau intellectuel de la nation. Un voyageur du XVIIe siècle, Davily, s'étonne de voir qu'à Genève on fasse des lettrés des fils des plus humbles artisans: « Car chez ce singulier peuple, dit-il, on enseigne le grec et le latin aux gens qui ailleurs ne savent ni A, ni B. »
Ce mélange de simplicité républicaine et de fortes études favorisa certainement les développements du négoce et de l'industrie. Le commerce des soies et des velours fut pour Genève une grande source de richesse durant le XVIIe siècle: de 1700 à 1730, de grandes entreprises commerciales, habilement conduites, ajoutèrent encore à ces féconds résultats. La ville, exténuée et ruinée peu auparavant par les sacrifices qu'elle s'était imposés en faveur des réfugiés de la révocation de l'Edit de Nantes, ne s'en trouva pas moins, à l'époque que nous indiquons, dans la situation la plus prospère.
Les riches Genevois employèrent dès lors une notable partie de leur fortune à renouveler l'aspect de la ville. Habitués que nous sommes aujourd'hui aux belles et solides constructions des quartiers d'en haut, nous pourrions penser qu'il en fut toujours de même; cependant, au fond, c'est aux façades de la Pelisserie et aux baraques du nord de l'Ile que nous devrions nous adresser pour trouver dans la ville actuelle des morceaux d'architecture propres à nous donner une idée de l'aspect qu'offrait, avant le XVIIIe siècle, aussi bien la zone élevée de la colline genevoise que sa partie inférieure. Mais en quelques années tout avait changé de face: Beauregard, la Treille, la rue des Granges, celle des Chanoines, la Grand'Rue, la Cité, la rue de l'Hôtel de-Ville, la place Saint-Pierre, la Taconnerie, l'Hôpital, le Temple-Neuf, le Grenier à blé, la façade neuve de la cathédrale, s'élevèrent avec une rapidité que les constructions parisiennes dépassent à peine aujourd'hui.
D'autre part, ce développement de prospérité matérielle ne pouvait manquer d'introduire une profonde modification dans les habitudes sociales: « Nous avons des portes cochères, dit un pasteur, mais par ces portes cochères le luxe entre à deux battants. » En effet, un assez grand nombre de citoyens faisaient de longs séjours à Paris, et ils en revenaient, cela se comprend aisément, fort peu charmés de leur précédente manière de vivre. A des hommes qui venaient de briller sous des habits de velours et de soie, de voir de près les splendeurs de la cour et les magnificences du théâtre, de jouir du charme des conversations et de l'esprit de ces admirables causeurs du XVIIe siècle, il faut avouer que la puritaine Genève devait paraître bien sombre et bien froide. Il était dur de renfermer, de par la loi, les habits brodés, les dentelles, les bijoux, pour revêtir la bonne serge et le drap noir, seuls autorisés par les ordonnances. Ces privations excitaient d'amers regrets, et les fêtes, les comédies et les violons de la capitale retentissaient en bruyants souvenirs dans une vie monotone, compassée et plus sévèrement réglée que celle de bien des couvents. Sous cette impression, on lançait des épigrammes d'abord, puis on donnait des fêtes en dépit des amendes et des peines consistoriales; on murmurait, on se révoltait fréquemment de fait contre les ordonnances somptuaires; l'antipathie qu'inspiraient leurs prescriptions surannées ne se donnait pas la peine du raisonnement, et nul, parmi leurs adversaires, ne songeait à se demander si la République pourrait subsister en adoptant le luxe, les usages de la France, et surtout son élégante corruption.
Ainsi, vers le milieu du XVIIIe siècle, la nation genevoise était divisée en deux classes bien tranchées: d'une part, les citoyens invariablement attachés à l'antique simplicité protestante; de l'autre, ceux qui, placés sous l'influence immédiate de la civilisation étrangère, se montraient hostiles à des lois qui ne portaient que trop le cachet de leur vieil âge.
Voltaire eut bientôt jugé de l'état des choses et s'empressa de calculer les moyens « de corrompre la pédante ville. » L'établissement d'un théâtre lui parut la mesure la plus urgente pour atteindre ce but; c'est lui-même qui le dit.
VOLTAIRE ET LE THEATRE A GENEVE
Le théâtre à Genève avant Voltaire. — Les orages politiques et la comédie. — Les garçons barbiers jouant la tragédie. — Représentations dramatiques aux Délices et à Tournay. — Opposition du Conseil et db Consistoire. — Lettre de Rousseau contre le théâtre à Genève. — La comédie à Châtelaine. — Lekain à Ferney et enthousiasme des Genevois pour le célèbre tragédien. — Voltaire dans les coulisses. — Voltaire et les magnifiques seigneurs qui le sifflent. — Les Chasse-gueux au théâtre de Châtelaine. — Opposition des citoyens et incendie du théâtre de Genève. — Mot de Voltaire: perruques et tignasses.
Dix-huit ans avant l'arrivée de Voltaire à Genève, cette ville avait dû permettre temporairement l'établissement d'un théâtre, et voici quelle occasion fut plus forte que les vieilles prescriptions interdisant « toute représentation comique. »
En 1737, il s'était élevé dans Genève de terribles discordes, dans lesquelles les deux partis politiques en lutte eurent des torts à peu près égaux; le sang des citoyens fut répandu et la ville se divisa en deux camps animés l'un contre l'autre d'une haine implacable. Les cours de France, de Sardaigne et les cantons suisses offrirent leur médiation, qui réussit à ramener dans la République une paix apparente. Les ambassadeurs et leur suite, trouvant fort peu de récréations dans Genève, demandèrent instamment l'établissement d'un théâtre, et, malgré sa répugnance, le gouvernement dut y consentir. Un bâtiment en bois fut élevé à côté de la Place-Neuve: le Consistoire adressa, à ce sujet, les plus sérieuses remontrances, et obtint que la permission ne dépasserait point le terme d'un an; ce délai expiré, il réclama la clôture des représentations, et voici les considérants qu'il émettait à l'appui de cette requête: « Il est triste de penser que les comédiens finissent leur campagne en déclarant qu'ils n'ont trouvé à vivre qu'ici et que cette ville est le Pérou. Ils ont raison, car tous frais payés, l'hôpital subventionné, ils emportent 15,000 francs, et malheureusement ce sont les personnes gagnant leur vie qui ont fourni la majeure partie de cette somme. De plus, ce qui doit faire penser que la comédie convient ici moins qu'ailleurs, c'est le goût extraordinaire qu'on a fait paraître pour les plaisirs et le spectacle: ce goût est si prononcé qu'il a eu la force de suspendre l'impression des malheurs publics les plus effrayants. Quand on pense que des visages sur lesquels on voyait la crainte et la douleur empreintes à la suite de nos désastres politiques, ont paru dès le lendemain de la première comédie tout brillants de joie et désireux de se divertir, on ne peut s'empêcher de croire qu'il y a dans cette ville un goût prodigieux pour le plaisir, auquel il est bien important de ne pas fournir de nouveaux aliments. » Le résultat de la démarche du Consistoire fut la fermeture du théâtre, mais les paroles mêmes que nous venons de citer nous dévoilent l'énergie du penchant des Genevois pour ce divertissement et l'impossibilité de conserver, en 1740, la rigueur des coutumes du XVIe siècle. Les faits ultérieurs se chargent bien, du reste, de le prouver à eux seuls. En effet, on transporta dans les maisons particulières des essais dramatiques destinés à remplacer le spectacle, qui n'était plus légalement autorisé, et le Consistoire dut, à maintes reprises, réprimander des citoyens prévenus du délit de « comédie à domicile. » Si nos ancêtres eussent choisi leurs pièces dans les ignobles répertoires de la foire et des carrefours, on pourrait approuver la sévérité ecclésiastique de l'époque; mais l'esprit des Genevois, formé par leurs études du collége au goût de la bonne littérature, se manifestait, d'une manière remarquable dans le choix de leurs récréations dramatiques. La haute comédie et les plus belles tragédies étaient invariablement étudiées par les acteurs bourgeois, et quelle que fût la classe sociale des amateurs, ce fait ne présente aucune exception. Chose singulière, parmi les ouvriers, les gens les plus passionnés pour le drame étaient les garçons barbiers et perruquiers. Voici quels furent, à l'occasion de ce fait, leurs rapports avec le Consistoire. On les mande pour les censurer parce qu'ils ont représenté Polyeucte, Cinna, ou Mahomet et le Registre s'exprime en ces termes: « A comparu le sieur Aubert, maître à danser, appelé céans pour avoir prêté territoire aux fins de représenter la tragédie de Mahomet: il avoue qu'il a prêté sa salle et qu'il a dansé en habit de paysanne durant les intermèdes, ce dont il est gravement réprimandé. »
Un autre jour « ont comparu quinze garçons perruquiers et barbiers, appelés pour avoir été acteurs dans la tragédie de la Mort de César, représentée chez le sieur Joubert; ils ont été censurés et exhortés à mieux observer les ordres de leurs supérieurs, et de s'attacher à leur profession sans s'arrêter au jeu ou à d'autres excès. » Ces censures consistoriales, fréquemment répétées, ne corrigeaient du reste personne, et les représentation, dramatiques étaient des plus fréquentes lorsque Voltaire vint s'établir aux Délices.
Nous avons vu les succès qu'il obtint à Lausanne en faisant jouer ses pièces par des acteurs vaudois; Voltaire supposa qu'il recevrait à Genève des encouragements analogues, et son théâtre se trouva prêt avant que la maison fut terminée. Plusieurs familles riches acceptèrent ses invitations, et le poëte n'eut rien de plus pressé que d'organiser des comédies, sur lesquelles il comptait « pour dominer la société genevoise. »
Aussi fut-il grandement irrité lorsqu'il apprit que la majorité du Conseil d'Etat et le Consistoire blâmaient son entreprise. Voici la délibération qui eut lieu à ce sujet le 31 juillet 1755: « M. le pasteur de Roches a dit, que le sieur Voltaire se dispose à jouer des tragédies chez lui, à Saint-Jean, et qu'une partie des acteurs qui suivent les répétitions sont des particuliers de cette ville: dans ce but, il a fait bâtir un théâtre et préparer des décorations... Le Conseil déclare qu'il maintiendra la défense, qui est la même pour tous, et il invite Messieurs les pasteurs de la ville à visiter les personnes à qui M. de Voltaire distribue des rôles, pour les engager à s'abstenir. »
M. le professeur Tronchin rapporte que, dans une visite qu'il fit quelques jours plus tard à Voltaire, celui-ci lui témoigna « être fort fâché d'avoir donné lieu à quelques plaintes au sujet d'une tragédie qu'on devait représenter chez lui, mais que c'était moins sa faute que celle de ses visiteurs, lesquels ne l'avaient pas averti. Qu'à présent qu'il est bien informé, il se donnera garde d'y contrevenir, son intention ayant toujours été d'observer avec respect les sages lois du gouvernement. »
En effet, durant trois années, Voltaire, passant les hivers à Montrion, s'abstint d'organiser aux Délices des représentations théâtrales « avec costumes et décorations. », Mais ne pouvant se passer de ce plaisir, et la majorité du Conseil demeurant inflexible, il fit construire une salle à Tournay (Pregny), sur la frontière genevoise. Dès lors il avait pleine liberté, et, pour mieux attirer les amateurs, il y fit jouer plusieurs artistes de la Comédie-Française, que le fameux Lekain avait conduits aux Délices auxquels voulurent bien se joindre plusieurs dames genevoises pour compléter la troupe de Tournay. Pour le coup, le scandale parut trop grand; on allait répétant dans les cercles: « A quoi servent les lois si, pendant qu'on nous défend de jouer la comédie dans nos maisons, les dames peuvent la jouer chez M. de Voltaire? » — Et la Compagnie des Pasteurs finit par adresser au Conseil une remontrance dont voici la partie la plus saillante: « Il est contre la décence publique et bien affligeant pour tout bon citoyen que des personnes destinées par leur naissance, leur éducation et leurs talents, au gouvernement de l'Etat se produisent sur un théâtre presque public pour mériter les éloges de vrais comédiens: de jeunes dames, qui devraient donner des exemples de modestie, osent se mettre en quelque sorte au rang des comédiennes, en sorte que le goût pour le théâtre, fait des progrès dangereux et fortifie le penchant, qui ne règne que trop, pour la dissipation, le luxe et la dépense. Ces dissipations influent nécessairement sur les moeurs et font naître des sentiments d'indifférence pour la religion et la patrie. L'exemple des personnes riches peut être suivi par des gens de tout état qui y perdront leur argent et leurs principes. Pour remédier à ce mal, il faut qu'on fasse au sieur de Voltaire une défense expresse de faire jouer ou permettre qu'on joue aucune pièce de théâtre, soit par représentation publique, soit par répétition, pour éviter tout sujet équivoque. Puis le Petit Conseil fera défense expresse à tous sujets de cet Etat de représenter des pièces, tant sur le territoire que dans les environs. » A la suite de ces observations, le Conseil fit tout ce qu'il pouvait faire: il prit des mesures sévères contre les acteurs de Tournay.
Voltaire, on le comprend, ne voulut pas laisser au Conseil le dernier mot: « On jouera la comédie aux Délices, s'écria-t-il; on la jouera malgré les perruques genevoises! » Et Lekain lui fut un merveilleux instrument pour déjouer la résistance des magistrats genevois: « J'attends Lekain, écrit-il à d'Argental; il déclamera des vers aux enfants de Calvin: leurs moeurs sont fort adoucies, ils ne brûleraient plus Servet. A propos de Calvin je vais leur jouer un tour dont ils me sauront mauvais gré: je me suis procuré un vieux fauteuil qui servait de chaise ou de chaire à leur réformateur; je l'emploierai dans l'entretien d'Auguste et de Cinna; le beau bruit quand les prédicants le sauront! » Et, quelques jours plus tard, il peut ajouter: « Eh bien, j'ai réussi; j'ai fait pleurer tout le Conseil de Genève; Lekain a été sublime, et je corromps la jeunesse de cette pédante ville, »
Plût à Dieu que cette corruption se fût bornée à faire entendre Lekain à la jeunesse genevoise!
D'Alembert se trouvait alors aux Délices: il composa, sous la dictée et les inspirations de Voltaire, l'article GENÈVE, qu'il inséra dans l'Encyclopédie, et sur lequel nous reviendrons plus tard à un autre point de vue. Voici le passage qu'il y consacre au théâtre: « On ne souffre point de comédie à Genève: ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint le goût de la parure, la dissipation, le libertinage que les troupes de comédiens apportent avec elles. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens. Par ce moyen Genève aurait des spectacles et conserverait ses moeurs: les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiments qu'il est bien difficile d'acquérir sans ce secours. »
Rousseau écrivit alors un traité de 200 pages sur l'usage et l'abus des spectacles; il montra tous les dangers de cette institution pour Genève au point de vue patriotique. Le Consistoire se joignit à Rousseau, et le mandement qu'il publia à ce sujet (17 novembre 1760) reflète, au point de vue religieux, les idées et les princi-pes défendus avec tant de chaleur par notre illustre concitoyen.
L'opposition que Voltaire rencontrait ne fit que le fortifier dans ses résolutions: ne pouvant introduire officiellement la comédie dans les murs de Genève, il annonça à grand bruit l'ouverture du théâtre de Châtelaine. Les Genevois, amis des anciennes coutumes de la République, les citoyens, partisans des principes de Rousseau, s'employèrent à l'envi pour entraver ce projet. La Compagnie des Pasteurs ordonna une visite générale des paroisses, « aux fins d'obtenir des adhésions contre le théâtre de M. de Voltaire. » Les promesses d'abstention furent si nombreuses qu'on put croire que les comédiens joueraient dans le désert. « Mais quelle déception, écrit un témoin oculaire, M. Mouchon. Le théâtre est achevé, le jour de l'ouverture fixé. Des assemblées ont eu lieu dans les cercles; les vrais patriotes, amis de la religion et du pays, s'engagent volontairement à n'y pas mettre les pieds; ils vouent les comédiens à l'abandon et à la misère: on se roidit, on se prépare à lutter contre la tentation; mais, hélas! le jour arrive... et le soir de ce jour tout le monde va à Châtelaine... c'était comme une procession! » Un peu plus tard, M. Mouchon écrit encore: « Tout l'intérêt que devait causer le tirage de la loterie a été absorbé cette semaine par la passion pour la comédie; il semblait qu'on allait chercher le gros lot à Châtelaine par la fureur avec laquelle on s'y portait. Ce grand concours a été excité par le sieur Lekain, célèbre acteur de Paris, qui, étant venu visiter Voltaire à Ferney, a été sollicité de représenter sur le théâtre de Châtelaine, et y a joué effectivement trois fois la semaine dernière dans trois pièces de Voltaire, Adélaïde, Du Guesclin, Mahomet et Sémiramis. Je ne saurais vous peindre toutes les folies qui se sont faites à l'envi pour voir représenter cet homme-là, et les foules de monde qui y couraient dès le matin, malgré le mauvais temps. On a payé jusqu'à un louis le louage d'une voiture; on n'en trouvait plus... L'on faisait venir les plus mauvaises carrioles de Chênes et de Carouge. Moi qui vous parle, j'ai participé à la folie générale et je n'ai pu résister à la curiosité de voir le célèbre acteur. Je me réservais pour samedi, qu'on devait jouer Sémiramis: je savais qu'il brillait le plus dans le rôle de Ninias. Je réparai à force de travail le temps que je devais donner le lendemain, car j'étais à Châtelaine à onze heures et demie du matin, et encore trouvai-je le parterre rempli. Mais je vis tout aussi bien depuis les secondes loges, et j'eus l'avantage d'avoir la compagnie de M. Mussard, ancien syndic, qui, lui aussi, avait fait une exception de ses principes patriotiques contre la comédie en faveur de l'acteur en question. — Je vis des choses sublimes et qui surpassèrent encore l'idée que la renommée m'avait donnée de ce parfait acteur. Comme toutes les passions venaient se peindre sur son visage! Quelle magnifique récitation! quels gestes cadencés? quelle brillante pantomime! Mais c'est encore moins l'art que l'on admire en lui, ce sont ces écarts, cette fougue impétueuse, cet involontaire oubli de soi-même qui enlève au spectateur le temps de l'examen et au critique le froid compas de l'analyse. Tel est le moment où il sort du tombeau de Ninus, croyant avoir frappé Assur, tandis qu'il vient de tuer Sémiramis. C'était le triomphe de la nature: aussi le frémissement était-il universel. Mais ce qui ne fut pas une des moindres parties du spectacle, ce fut Voltaire lui-même, assis contre la première coulisse, en vue de tous les spectateurs, applaudissant comme un possédé soit en frappant avec sa canne, soit par ses exclamations: « On ne peut pas mieux! — Ah! mon Dieu, que c'est bien! » soit en prêchant l'attendrissement d'exemple et portant son mouchoir à ses yeux. Il fut si peu maître de son enthousiasme que, dans un moment où Ninias quitte la scène après avoir bravé Assur, sans crainte de déranger toute l'illusion il courut après Lekain, le prit par la main et l'embrassa vers le fond du théâtre. On ne pourrait imaginer un ambigu plus comique, car Voltaire ressemblait à un de ces vieillards de comédie, les bas roulés sur ses genoux et habillé suivant le costume du bon vieux temps, ne pouvant se soutenir sur ses jambes tremblantes qu'à l'aide de sa canne. Toutes les traces de la caducité sont empreintes sur son visage, ses joues sont caves et ridées, son nez prolongé, ses yeux presque éteints; mais, comme dit Fréron, cette tête glacée renferme un volcan toujours en éruption, quoique avec des flammes il jette aussi de la fumée et des cendres. »
Voltaire ne négligeait rien, comme on le voit, pour produire de l'effet sur les Genevois et les attirer à lui; il employait des acteurs de grand talent et faisait jouer à Châtelaine ses meilleures pièces; les habitués montraient leur gratitude pour ces procédés en applaudissant à outrance les oeuvres du poëte. Toutefois, un beau soir, les choses tournèrent autrement. Voltaire faisait, par exception, représenter une de ses plus insignifiantes productions, intitulée Charlot; c'est la vieille histoire d'un enfant de la campagne changé en nourrice contre le fils d'un seigneur. D'après les idées du temps sur la noblesse innée, le paysan anobli commet toutes les grossièretés imaginables, malgré la bonne éducation qu'il reçoit dès le berceau, tandis que l'enfant noble fait et dit naturellement les plus belles choses sous le sarrau du laboureur.
Cette donnée ne plut guère aux spectateurs républicains de Châtelaine, et comme, du reste, ce drame est fort médiocre, le parterre fit preuve de goût sinon de politesse, en sifflant sans miséricorde; il ne voulait pas laisser terminer la représentation. Tout d'un coup, au plus fort du tumulte, s'avance hors de sa loge le grand corps de Voltaire, qui, gesticulant de sa canne vers les spectateurs, leur crie de sa plus tonnante voix: « Magnifiques et très-honorés Seigneurs! je suis chez moi, et si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus robuste volée que votre République ait jamais reçue! » Les applaudissements et les rires accueillirent cette boutade, qui fit écouter jusqu'au bout la pièce menacée.
Une plaisanterie d'écolier mit Voltaire dans un nouvel accès de fureur. Un jeune Anglais, le fils de lord Mahon, demeurait à Genève. Il imagina de faire habiller de neuf les chasse-gueux (valets de voirie) de la ville, et puis il leur remit l'argent nécessaire pour prendre des billets de loges au théâtre de Châtelaine. Lorsque les Genevois reconnurent ces étranges spectateurs, il s'éleva un tumulte difficile à décrire. Les chasse-gueux persistèrent longtemps, déclarant qu'on les avait payés pour voir le spectacle et qu'ils ne sortiraient point de la salle. Ils se rendirent néanmoins aux injonctions réitérées de la foule. Voltaire et le Président français se plaignirent amèrement au Conseil, qui désapprouva fort cette sotte manifestation; mais toute la répression dut se borner à écrire une lettre de blâme au jeune lord.
Le théâtre de Châtelaine resta ouvert jusqu'en 1766; cette année-là, des troubles survenus à Genève nécessitèrent une nouvelle intervention diplomatique de la France, de Berne et de Zurich. L'envoyé français, M. de Hauteville, fortement sollicité par Voltaire, demanda que les acteurs de Châtelaine vinssent jouer à Genève. Le Conseil, soutenu par un grand nombre de chefs de famille, refusa d'abord; mais il n'était pas en position de faire cette fois une résistance sérieuse; bientôt il dut céder à l'action de la diplomatie française, et le théâtre s'établit à Genève (avril 1766). On put voir alors combien l'influence de Rousseau était grande sur ses concitoyens: notre grand philosophe désapprouvait hautement l'introduction de la comédie au sein d'une république dont la vraie sauvegarde était, à son avis, « la dignité personnelle et la sévérité des moeurs. » Les amis de Jean-Jacques écoutèrent ses conseils et les mêmes hommes qui avaient été à Châtelaine prirent sur eux de ne pas mettre les pieds au théâtre de la place Neuve. Tout au contraire, les commensaux de Ferney et un certain nombre d'artisans profitèrent largement des récréations dramatiques. Voltaire en prit occasion pour couvrir Rousseau d'injures et proclamer un triomphe fort contestable. « Le théâtre est dans Genève, s'écrie-t-il. En vain Jean-Jacques a-t-il joué dans cette affaire le rôle d'une cervelle mal timbrée, les plénipotentiaires lui ont donné le fouet d'une manière publique. Quant aux prédicants, ils n'osent lever la tête: lorsqu'on donne le Tartuffe, le peuple saisit avec transport les allusions qui les concernent. »
Cette joie de Voltaire dura peu. Si ses partisans étaient assez nombreux pour garnir les loges et le parterre de la nouvelle salle de spectacle, la grande majorité du peuple désapprouvait encore cette institution, et le seigneur de Ferney put s'en convaincre par une désagréable expérience. Le 5 février 1768, vers six heures du soir, une lueur épouvantable rougissait le ciel du côté de la place Neuve: chacun d'accourir, portant, selon l'usage, sa seille ou son seillot pleins d'eau. Près de L'Hôtel-de-Ville, un certain nombre de personnes stimulaient le zèle des arrivants. Mais lorsque, du haut de la Treille, les hommes et les femmes découvraient le foyer de l'incendie, ils versaient brusquement leurs seaux le long de la rampe en disant: « Ah! c'est le théâtre qui brûle! Eh bien! mes beaux messieurs, que ceux qui l'ont voulu l'éteignent! » Ces paroles excitèrent l'indignation de Voltaire, qui s'écria: « Ah! cette Genève! quand on croit la tenir, tout vous échappe! Perruques et tignasses, c'est tout un! »
Voulant parer aux inconvénients qui, selon son opinion résultaient pour la ville de la destruction de son théâtre, il fit rouvrir celui de Châtelaine et, en outre, favorisa de tout son pouvoir les représentations à domicile chez les Genevois. Son principal coadjuteur fut un sieur Papillon, très-souvent mis à l'amende pour délit de comédie. Voltaire payait pour lui, et, voulant pousser à bout le Consistoire, il imagina la plaisanterie d'écolier que voici: Un matin on trouva affiché sur les portes des temples un placard portant ces mots: « Par permission de la Vénérable Compagnie des pasteurs, le sieur Papillon et sa compagnie à lui joueront le Barbier de Séville. » Le sieur Papillon fut incarcéré pendant quelques jours; puis, traduit devant le Consistoire, il voulut lire pour sa défense une apologie du théâtre composée par Voltaire; on lui en refusa la permission, et il répondit avec une insolence sans égale. Le Conseil le punit de nouveau, mais son autorité fut impuissante à empêcher les représentations, qui recommençaient presque chaque semaine. Cet état de choses dura jusqu'en 1782. A cette époque, une troisième médiation française ayant eu lieu pour calmer de nouveaux troubles politiques dans Genève, le théâtre fut reconstruit, et dès lors a subsisté sans interruption dans notre ville, sauf durant les temps de révolutions et de calamités publiques.
CONTINUATION DE LA LUTTE AVEC VOLTAIRE
L'impératrice de Russie et les institutrices genevoises. — Colère de Voltaire contre les magistrats. — Robert Covelle et le Consistoire. — Rôle de Voltaire. — Respect du peuple pour ses pasteurs. — L'émeute de Saint-Gervais.
Si l'opposition d'une partie des Genevois à l'endroit de la propagande dramatique de Voltaire échauffa maintes fois sa bile contre « la cité pédante et la parvulissime République, » il ne manqua pas d'autres griefs à reprocher aux « intraitables magistrats calvinistes, » et l'impératrice Catherine de Russie fut cause d'un violent démêlé entre Genève et Ferney. Le poëte avait conçu pour cette souveraine un enthousiasme qui allait jusqu'au délire; il lui adressait les formules de louange que la religion consacre à la Divinité; il l'ornait de toutes les vertus, lui prêtait les vues les plus larges et les plus libérales pour la civilisation de son empire, et lui souhaitait toutes prospérités dans sa guerre contre les Turcs (Corresp., 1765). A Genève on jugeait les choses un peu différemment: le gouvernement se montrait peu partisan de l'agrandissement d'une puissance déjà colossale, et Voltaire fut très-scandalisé de ce que, les armées de Catherine ayant été battues, deux ou trois conseillers avaient allumé des feux de joie dans leurs campagnes. Il s'empressa de le mander au prince Galitzin. Il eut bientôt un nouveau et plus grave sujet de plainte. L'impératrice envoya à Genève un M. de Bulow, recommandé à Voltaire et chargé d'emmener à Saint-Pétersbourg un certain nombre d'institutrices et de domestiques destinées au service de la cour impériale. Nous lisons à ce sujet dans les registres du Conseil (20 août 1765): « M. Sales, syndic de la garde, ayant avis que le sieur de Bulow, colonel au service de Sa Majesté l'impératrice Catherine, vient d'arriver en cette ville avec charge d'engager des demoiselles pour les emmener en Russie, il a été attentif, depuis l'arrivée de cet officier, à éclairer sa conduite. Cet officier a essayé de débaucher quelques personnes; sur quoi l'avis a été de la part du Conseil que, de tels engagements étant opposés à nos lois, qui ne permettent pas ces sortes de voyages, on prierait le sieur de Bulow de se désister volontairement de ses efforts, afin de n'être pas obligé de lui faire de la peine. » M. de Bulow parla très-fièrement, déclara qu'il ne partirait pas avant d'avoir rempli sa mission, à moins qu'on ne le fît saisir par les soldats. Sa résistance fut inutile; Berne et Genève se mirent d'accord pour empêcher cette émigration, et l'envoyé de Catherine dut s'éloigner sans emmener personne. On s'était retranché derrière la loi, qui pourtant n'empêchait pas les demoiselles genevoises d'accepter des places d'institutrices en Angleterre: mais il y avait un autre motif, et Voltaire le sut. Tout ému de cette insolence, il interrogea là-dessus M. Tronchin, qui ne se gêna nullement pour dire à l'adorateur de Catherine ces mots significatifs: « Monsieur de Voltaire, le Conseil se regarde comme le père de tous les citoyens; en conséquence il ne peut souffrir que ses enfants aillent s'établir dans une cour dont la souveraine est violemment soupçonnée d'avoir laissé assassiner son mari, et où les moeurs les plus relâchées règnent sans frein. » Voltaire ne fit pas grand bruit de cette réponse, et quand il raconta l'affaire à son ami d'Argental (Corresp., 1765), il se borna à lui dire: « Voici des choses d'une autre espèce. Je crois vous avoir mandé que l'impératrice de toutes les Russies, souveraine de 2,000 lieues de pays et de 300,000 automates armés qui ont battu les Prussiens, batteurs des Autrichiens, etc., que ladite impératrice daignait faire venir quelques femmes de Genève pour montrer à lire et à coudre à des jeunes filles de Pétersbourg; que le Conseil de Genève a été assez fou et assez tyrannique pour empêcher des citoyennes libres d'aller où leur plaît, enfin assez insolent pour faire sortir de la ville un seigneur envoyé par cette souveraine! Monsieur le comte de Schouvalof, qui était chez moi, m'avait recommandé ces demoiselles. Je ne balance assurément pas entre Catherine II et les vingt-cinq perruques de Genève. Cette aventure m'a été fort sensible. Il y a dans ce Conseil trois ou quatre coquins, c'est-à-dire trois ou quatre dévots fanatiques qui ne sont bons qu'à jeter dans le lac. »
Un incident qui préoccupa longtemps la République fournit à Voltaire le moyen de répandre ses plus amères plaisanteries sur ces dévots fanatiques et sur le clergé protestant de Genève. C'est en 1764; un citoyen nommé Robert Covelle, homme d'un caractère violent et menant une conduite fort relâchée, fut appelé devant le Consistoire pour être censuré d'une faute grave; après qu'il eut avoué ses torts, le président du Consistoire lui dit de s'agenouiller, suivant l'usage, pour entendre la réprimande qui devait lui être adressée et demander pardon à Dieu. Covelle déclara qu'il lui fallait une semaine de réflexion pour décider s'il pouvait se soumettre à cette formalité. Au bout de quinze jours il revint, refusa absolument de s'humilier et présenta un mémoire dans lequel il prouvait que nulle part, dans les ordonnances ecclésiastiques, la génuflexion n'était exigée. Le mémoire était remarquablement écrit, et comme il était bien notoire que Covelle ne possédait nullement les facultés intellectuelles nécessaires pour la composition d'un semblable travail, on le pressa de questions sur sa véritable origine; il finit par convenir qu'il avait été conduit à Ferney, et que Voltaire l'avait fort engagé à braver le Consistoire; deux ou trois citoyens genevois présents à cette visite l'avaient eux-mêmes encouragé à la résistance, et avaient remis à Voltaire les matériaux nécessaires pour la rédaction du mémoire qui venait d'être présenté au Consistoire. « Maintenant, ajoutait Covelle, je suis parfaitement décidé; non-seulement je ne me soumettrai pas à ces messieurs, mais encore je vais faire imprimer ce travail contre la génuflexion. »
Le Consistoire vit bientôt que cette affaire prenait les proportions d'une question générale. En effet, le mémoire de Covelle-Voltaire reçut la plus grande publicité; on y répondit en montrant qu'un usage qui avait deux cents ans d'existence, et auquel tant d'hommes distingués s'étaient soumis, valait bien un paragraphe d'ordonnance; bref, les citoyens se divisèrent en deux camps. Les adversaires de la génuflexion déclarèrent que lors même que cette humiliante formalité aurait été inscrite dans les ordonnances, les temps étaient changés, et qu'un Genevois ne devait point être soumis à cette pénible coutume. « Le repentir, ajoutaient-ils, est une affaire entre la conscience humaine et le juge souverain: l'homme qui pense avoir violé la loi divine doit s'humilier, agenouiller devant son Dieu; mais, d'après les paroles mêmes de Jésus-Christ, cet acte s'accomplit dans le plus profond secret, sans témoins, nul ne pouvant intervenir entre la créature qui se repent et le Créateur qui pardonne. »
La raison était certainement du côté des citoyens, mais le Consistoire ne voulut pas céder: les brochures se multiplièrent; leur réunion forme trois gros volumes qui sont de la plus indigeste lecture. Voltaire, en particulier, défendit vivement Covelle à l'aide de cette raillerie acérée qu'il possédait si bien; puis, saisissant le moment où il jugea que, grâce à sa tactique, le ridicule commençait à s'attacher aux prétentions du Consistoire, il crut porter le dernier coup en lâchant sur les fanatiques son poëme intitulé: Guerre de Genève, libelle aussi scandaleux dans son genre que la Jeanne d'Arc dans le sien. Voltaire y critique les moeurs des Genevois avec une malice, chose singulière, un peu lourde; il assaille les pasteurs de plaisanteries, dont quelques-unes sont fort spirituelles; mais bientôt il abandonne la satire permise pour s'abaisser aux plus odieuses calomnies; les pages les plus infâmes s'adressent à Rousseau. Le dégoût le mieux motivé vous saisit à la lecture de ce pamphlet. Les Genevois de l'époque à laquelle nous nous reportons en éprouvèrent, du reste, cette impression.
Quoi qu'il en soit, peu après l'apparition de cette pièce odieuse, la querelle s'apaisa: le Conseil abolit la génuflexion et Robert Covelle vint demander à être admis à la Sainte-Cène; le Consistoire lui répondit qu'il acceptait volontiers tout repentir véritable, mais que, pour prouver sa sincérité, il devait désavouer publiquement les douze lettres écrites sous son nom par Voltaire, et surtout renoncer à la subvention annuelle de 300 francs que le seigneur de Ferney lui faisait pour avoir le privilége d'imprimer sous son couvert des choses impies et scandaleuses. Covelle nia la réalité de la subvention, on lui prouva la vérité de l'accusation; il persista dans son dire, et le Consistoire décida de ne plus s'occuper de cet individu: c'était certainement ce qu'il pouvait faire de plus sage.
Il semblerait, d'après ces circonstances, que Voltaire pût se féliciter d'une victoire remportée sur le clergé de Genève, mais il ne paraît pas qu'il l'ait estimée bien haut, car, à cette époque, il publia, en tête de sa tragédie des Scythes, une préface que l'on n'a pas réimprimée dans ses Oeuvres complètes, et où il exhale sa mauvaise humeur contre les Genevois (1).
[(1) Collection de M. le docteur Coindet. Brochure contenant la tragédie des Scythes chargée des corrections de la main de Voltaire, faites après la première représentation.]
« Il y avait, dit-il, en Perse, un bon vieillard qui cultivait son jardin; ce jardin était dans une vallée immense, entourée des montagnes du Caucase, couvertes de neiges éternelles. Ce vieillard n'écrivait ni sur la population, ni sur l'agriculture, comme on le faisait par passe-temps à Babylone, ville qui tire son nom de Babil. Il a fait représenter des tragédies par sa famille et quelques bergers du mont Caucase. Ce fait lui attire de violents ennemis dans Babylone, c'est-à-dire une douzaine de gredins qui aboient sans cesse après lui et lui imputent les plus impertinents livres qui aient jamais déshonoré la presse (1); il les laisse griffonner et calomnier, et pour être loin de cette racaille, il se retire auprès du mont Caucase avec sa famille et cultive son jardin. »
[(1) Les douze lettres de M. Covelle, aujourd'hui imprimées dans les éditions complètes de Voltaire.].
Cette citation, qui se reporte à la date de 1767, ne paraît guère provenir de la plume d'un homme qui jugerait avoir réussi dans les plans que nous connaissons, et le fait suivant, qui eut lieu dans la même année, prouve que si les railleries de Voltaire avaient flétri le caractère du clergé genevois auprès de quelques incrédules ricaneurs, la masse du peuple ne partageait nullement cette impression.
C'était au mois de décembre 1766, au plus fort des discussions politiques du moment; la disette commençait à se faire sentir. Les citoyens de Saint-Gervais, murmurant fort contre un accapareur de leur quartier, s'ameutèrent un soir devant la maison de cet homme, et voulurent s'emparer de ses provisions de blé. Le pasteur du quartier, homme fort âgé, averti du tumulte, revêt à la hâte son manteau et son rabat, et, précédé de sa servante portant une lanterne, il s'avance vers le rassemblement; on lui fait place, il arrive sur le seuil de la porte, qui était déjà brisée; puis, se tournant vers la foule, il se mit à genoux et dit ces simples mots: « Mes frères, prions Dieu! » Ces hommes irrités demeurent un instant indécis, puis toutes les têtes se découvrent et le pasteur demande à Dieu de faire rentrer entrer la justice et le calme dans les coeurs agités; puis il récite les dix Commandements et le sommaire de la Loi, et conjure ses auditeurs de faire le sacrifice de leurs ressentiments... Pas une parole ne s'élève pour le contredire, la foule se dissipe en silence, et le lendemain l'accapareur, soit peur ou émotion généreuse, livrait ses provisions à un taux raisonnable.
Voltaire comprit cette leçon indirecte, et vit que le ridicule jeté sur la personne des pasteurs n'atteignait pas son but, et cette défaite lui fut aussi sensible que celle qu'il avait éprouvée neuf ans auparavant, lorsqu'il voulut dénaturer la doctrine des pasteurs genevois auprès de l'Europe chrétienne. C'est par cet incident que nous commencerons l'exposé de la lutte des idées religieuses entre le philosophe de Ferney et le clergé de Genève.
L'EGLISE DE GENEVE ET L'ENCYCLOPEDIE
D'Alembert aux Délices. — Description de Genève dans l'Encyclopédie. — Doctrine des pasteurs exposée d'une manière erronée. — Manifeste dogmatique de la Compagnie des Pasteurs. — D'Alembert obligé par le ministre Vernes d'avouer que nul pasteur ne lui a fait des confidences antichrétiennes. — Caractère éminemment chrétien du Mémoire justificatif de la Compagnie et son éloge par Rousseau — Approbation de toute l'Europe protestante. — Chagrin de Voltaire.
Voltaire savait fort bien que les opinions et les croyances sont les biens les plus précieux pour les hommes sincères et convaincus, mais il ne pouvait concevoir que l'on admît sérieusement des vérités que lui-même considérait comme de lourdes erreurs, aussi la prédication journalière des dogmes chrétiens dans Genève lui agaçait les nerfs d'une façon toute particulière. Il conçut, dans son irritation, le plan de compromettre les ministres genevois aux yeux des chrétiens orthodoxes eux-mêmes et disposa sa nouvelle machine de guerre avec une grande habileté. Sachant que les pasteurs genevois proclament que leur foi chrétienne est uniquement fondée sur l'autorité divine des saintes Écritures, et que, satisfaits de cette base de leurs croyances, ils exposent leurs doctrines avec les seules expressions tirées de la Bible, Voltaire, dans cette position si claire et si logique, parvint à trouver un côté à exploiter. Le clergé genevois, ne donnant point un caractère infaillible et divin aux expressions de Trinité, de péché originel, etc., consacrées par l'Eglise et conservées dans les professions de foi des réformateurs, le philosophe incrédule saisit cette circonstance pour déclarer que ce clergé enlève à la religion tout caractère surnaturel et divin: il lui était d'autant plus facile de faire des ecclésiastiques genevois des Sociniens que l'Eglise romaine envisage comme tels ceux qui n'admettent pas le texte même de ses dogmes.
On était en 1767. D'Alembert, Diderot et leur entourage publiaient le fameux ouvrage de l'Encyclopédie: son succès dépassait toute prévision humaine; il atteignait toutes les parties du monde civilisé où avait pénétré la langue française, et pour né nous occuper que de Genève, il avait causé dans cette ville une véritable émeute intellectuelle. Les gens peu instruits acceptaient sans contrôle les affirmations les plus hasardées de ce livre; les maîtres et les ouvriers employaient un temps considérable à l'étudier; l'engouement était poussé jusqu'à la passion, et véritablement l'entreprise, par sa grandeur et son originalité, méritait la faveur populaire, bien que certains articles fussent indignes de vrais philosophes et de savants consciencieux. Au plus fort de cette vogue, d'Alembert vint passer un mois chez Voltaire; il fit quelques visites à Genève et témoigna le désir de connaître dans ses détails l'histoire de la République; on lui remit un mémoire à ce sujet. Il compléta ses notions sur la cité de Calvin dans la conversation de Voltaire, et, au mois d'octobre 1757, le célèbre article intitulé GENEVE parut dans L'Encyclopédie. D'Alembert débute par un exposé passablement exact de son histoire; il offre ensuite une description très-favorable et très-bienveillante des moeurs et des coutumes genevoises, et vient enfin à parler du clergé protestant. Voici le tableau qu'il en trace: « La constitution ecclésiastique de Genève est purement presbytérienne: point d'évêques, encore moins de chanoines; on ne croit pas l'épiscopat de droit divin, et l'on pense que des pasteurs peu riches et moins importants que des évêques conviennent mieux à une petite république. Le revenu des pasteurs ne va pas au delà de 1,200 francs; ils n'ont point de casuel. Quant aux moeurs il serait à désirer que la plupart de nos ecclésiastiques romains suivissent leur exemple; le clergé de Genève a des moeurs exemplaires; les ministres vivent dans une grande union; on ne les voit point, comme dans d'autres pays, se persécuter mutuellement ni s'accuser auprès des magistrats; il y a peu de contrées où les théologiens soient plus ennemis de la superstition et de l'intolérance, et comme la superstition et l'intolérance ne servent qu'à multiplier les incrédules, on se plaint à Genève moins qu'ailleurs des progrès de l'incrédulité. Les ecclésiastiques font encore mieux à Genève que d'être tolérants; ils se renferment uniquement dans leurs fonctions, ils donnent les premiers l'exemple de la soumission aux lois. — Le service divin est très-simple; point d'images, point de cierges, point d'ornements dans les églises; il faudrait seulement une musique meilleure; mais la vérité nous oblige à dire « que l'Être suprême est adoré dans Genève avec une décence et un recueillement que l'on ne remarque point dans nos églises. » Ah! si l'Encyclopédie n'eût contenu que de semblables paroles, certes le clergé de Genève aurait pu se croire en paix avec Voltaire! Mais attendons la fin: in cauda venenum, dit l'ancien adage. — Passant au dogme, d'Alembert ajoute: « Plusieurs ministres ne croient point à la divinité de Jésus-Christ; ils prétendent qu'il ne faut jamais prendre à la lettre ce qui, dans les saints Livres, pourrait blesser l'humanité et la raison: leur religion est un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu'on appelle mystère révélé. Ils s'imaginent que le principe d'une religion véritable est de ne rien proposer à croire qui heurte l'intelligence. »
Le 23 décembre 1757, M. le professeur de la Rive parle avec une profonde douleur, à la Compagnie des Pasteurs, de cet article, qui avait paru dans le tome VII de l'Encyclopédie; la Compagnie désigne aussitôt une commission composée de MM. Sarasin, de la Rive Vernet, Trembley, Maurice, Le Cointe, Tronchin, Eynard, « pour composer avec toute la maturité possible une déclaration de principes en réponse à l'ouvrage français. »
Pendant que la commission travaille, une violente discussion s'engage dans le public sur les assertions de l'Encyclopédie. Rousseau, le premier, prend la défense des pasteurs, et il découvre aisément la main qui avait dirigé la plume de d'Alembert. Dans une lettre imprimée, qui eut un immense retentissement, comme tout ce qui sortait de la plume de notre illustre compatriote, il dit à d'Alembert: « Plusieurs pasteurs de Genève n'ont, selon vous, qu'un socinianisme parfait: voilà ce que vous déclarez à la face de l'Europe. J'ose vous demander comment vous l'avez appris? C'est sur le témoignage d'autrui ou l'aveu des pasteurs. L'aveu des pasteurs? Vous seriez bien embarrassé d'en citer un seul qui vous ait confié de pareilles choses! Le témoignage d'autrui? N'avez-vous pas de fortes raisons de douter de son impartialité?
D'Alembert persistant à déclarer que ses informations sur la doctrine lui étaient fournies par plusieurs pasteurs de Genève, M. Jacob Vernes lui écrivit et lui demanda de nommer ces ecclésiastiques et d'articuler leurs paroles. Refus de d'Alembert, qui déclara « ne vouloir trahir ni le secret, ni les noms dans une affaire dite en confidence. » — Monsieur, lui répliqua M. le ministre Vernes, « feu M. le pasteur Lullin, M. de la Rive et moi, sommes les seuls ecclésiastiques que vous ayez vus à Genève; aussi notre surprise est profonde en lisant ce que vous avez dit de notre théologie. Rien dans nos paroles n'a pu vous autoriser à cette publication, car nous avons fait devant vous une profession franche et complète de notre foi à la divinité des Saintes Ecritures. » A quoi d'Alembert répondit: « Monsieur, je ne me rappelle pas les discours qu'on a tenus devant moi; je serais au désespoir de vous compromettre: je n'ai point prévu que ce que j'écrivais dût faire tant de peine aux pasteurs de Genève. Mais comme, selon moi et selon Bossuet, dès qu'on n'admet pas l'autorité et la tradition de l'Église romaine, on est socinien, c'est ce que j'ai voulu dire, et je ne saurais empêcher que ce que j'ai écrit soit écrit. Du reste, j'ai prié M. Voltaire d'arranger toute cette affaire avec M. Tronchin; mais en vérité, on fait bien du bruit pour peu de chose. »
Maintenant voici comment le plénipotentiaire de d'Alembert accommoda la difficulté; il écrivit à M. Vernes: « Je n'ai point encore vu le nouveau tome de l'Encyclopédie. M. d'Alembert me dit que vous vous plaignez de lui; je sais seulement qu'il a voulu donner à votre ville des témoignages de son estime. Il dit que le clergé de France l'accuse de vous avoir trop loués, tandis que vous vous plaignez de n'avoir pas été loués comme il faut. Que vous êtes heureux dans votre petit coin de monde de n'avoir que de pareilles plaintes à faire, tandis qu'on s'égorge ailleurs! — Or ça, voyons: êtes-vous bien fâchés dans le fond du coeur qu'on dise dans l'Encyclopédie que vous pensez comme Origène et les deux mille prêtres qui protestèrent contre Athanase? Vous voilà bien malades que quelques gros Hollandais vous traitent d'hétérodoxes! Serez-vous bien lésés quand on vous reprochera d'être des infâmes. des monstres qui ne croient qu'en un seul Dieu plein de miséricorde? — Allez! vous n'êtes pas si fâchés! Soyez comme Dorine qui aimait Lycas. Lycas s'en vanta. Dorine qui en fut bien aise, dit:
Lycas est peu discret D'avoir trahi mon secret.
D'Alembert est Lycas, et vous autres vous êtes Dorine. »
La discussion en était restée là, lorsque parut le manifeste de la Compagnie, en février 1758.. Voici les principaux passages de ce remarquable document: « La Compagnie a été surprise et affligée de voir que dans l'Encyclopédie, on donne une très-fausse idée de notre doctrine: on avance, contre toute vérité, que plusieurs pasteurs ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ; que notre religion n'est qu'un socinianisme parfait. On s'efforce d'exténuer notre christianisme en disant que, parmi nous, la religion est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n'est pas peuple, et que le respect pour Jésus-Christ et pour l'Ecriture sont peut-être la seule chose qui distingue du pur déisme ce christianisme de Genève. — De pareilles imputations sont d'autant plus dangereuses qu'elles se trouvent dans un livre fort répandu, et qui d'ailleurs parle favorablement de notre ville et de son Eglise. Or, contre ces assertions, nous protestons que notre grand principe, notre foi constante est de tenir la doctrine des saints prophètes et des apôtres, contenue dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament pour une doctrine divinement inspirée, seule règle infaillible de notre foi et de nos moeurs. Pour nous, la vie éternelle est de connaître le seul vrai Dieu et Celui qu'il a envoyé, Jésus Christ, son Fils, en qui a habité corporellement toute la plénitude de la divinité et qui nous a été donné pour Sauveur, pour Médiateur et pour Juge, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Par cette raison, le terme de respect pour les Ecritures nous paraissant trop faible ou trop équivoque pour « exprimer la nature de nos sentiments à son égard, nous disons que c'est avec une foi complète, une vénération religieuse, une soumission entière d'esprit et de coeur, qu'il faut écouter ce divin Maître et le Saint-Esprit parlant par les Ecritures. C'est ainsi qu'au lieu de nous appuyer sur la sagesse humaine, si faible et si bornée, nous sommes fondés et enracinés sur la Parole de Di